Arnold Catalano s'exprime sur la formation en France

Divers / 19/07/2010 - 14h24 / Par Guillaume D.
  


Thierry Henry, ancien joueur de l'AS Monaco vient de s'engager avec le New York Red Bulls et par la même occasion, de tirer un trait sur sa carrière internationale. Le Monde a interrogé Arnold Catalano, recruteur de l'AS Monaco, à propos de la formation française et en particulier du cas du meilleur buteur de l'histoire de l'Equipe de France.

Comment s'est passée votre rencontre ?
J'avais eu connaissance de Thierry Henry à l'époque où il était en catégorie benjamin (9-11 ans) à Palaiseau. Il s'apprêtait à quitter ce club avec lequel nous avions un partenariat. Je l'ai suivi quand il a signé à Viry-Châtillon en minimes et qu'il est rentré en même temps à l'INF Clairefontaine. On l'a fait signé rapidement, sans faire de stage.

Est-ce que cela arrive souvent de signer des jeunes si rapidement ?
Non, ça arrive rarement. Il m'avait convaincu, au club on m'a fait confiance et on l'a fait signer assez vite. Sans marchandage. Il était très content de venir à Monaco. Tout s'est passé avec ses parents, principalement son père qui s'occupait de ses affaires.

Quelles étaient ses qualités à cet âge ?
Il était tout mince, tout fin. A l'opposé des balèzes qu'on trouve parfois dans les équipes de jeunes. Il était très rapide avec de grandes qualités de vitesse naturelle et il avait surtout une facilité dans le jeu. Il était efficace, savait se placer et se déplacer et ne faisait jamais rien à l'énergie, à l'opposé du tripoteur de ballon. Tout était dans l'efficacité, la sobriété, il savait jouer juste. C'est ce qui nous a plu. Et puis, il y a eu un match déterminant quand il jouait avec Viry. Son équipe avait gagné 6-0 avec 6 buts d'Henry, sans qu'il ne soit hyper voyant sur le terrain. Il avait été très discret, se trouvant au bon moment au bon endroit, sans jamais frapper fort le ballon mais toujours en le plaçant comme il fallait.

A ce moment là, vous pensiez qu'il pouvait atteindre le très haut niveau ?
Je me souviens qu'après l'avoir fait signer, j'ai ramené Titi et son père chez eux et je lui ai dit : "Si tu ne réussis pas, tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même car tu as tout ce qu'il faut, la matière première tu l'as". Quand vous faites signer un jeune de cet âge là, vous espérez toujours qu'il va aller le plus loin possible.

Comment se passe son évolution à l'ASM ?
Après deux ans de pré-formation, il est venu chez nous. Il a joué avec nos jeunes, a marqué beaucoup de buts. Ensuite en pro, il a eu la chance d'avoir Arsène Wenger à ses côtés qui n'a pas hésité à lancer un jeune. Thierry a fait quelques apparitions puis au fur et à mesure il a pris sa place avec le groupe pro. C'était un athlète naturel, il aurait très bien pu faire de l'athlétisme. Il ne fait rien à l'énergie, tout est facile, il a toujours eu ce relâchement typique des sprinteurs. C'est pas un grand dribbleur mais il a su baser son jeu sur le placement. Ensuite il est devenu plus puissant. C'est compliqué car un attaquant doit allier puissance et rapidité. Il était un peu "minus" au départ et il a grandi, il a forci mais tout ça de manière naturelle.

Des années plus tard, on a souvent reproché à Thierry Henry, particulièrement en équipe de France, de ne pas être un leader. Est-ce que c'est quelque chose que vous aviez repéré ?
Je ne suis pas d'accord. Il a toujours su faire preuve d'une grande maturité. Ce n'est pas une grande gueule mais il est très intelligent. Ce n'est pas un individualiste ni un égoïste. S'il avait eu cette mentalité, il aurait été un attaquant complétement différent. Par exemple, il n'a jamais été obnubilé par marquer des buts. C'est un joueur qui marque mais pas un buteur. Ce n'est pas sa mentalité et ce que vous montrez sur le terrain, souvent ça se retrouve dans la vie. On ne l'a jamais dit, mais je crois que son modèle dans le jeu c'est Johan Cruyff. Dans sa philosophie, c'est lui. Celui qui fait jouer tout en étant efficace. Cruyff est unique mais je crois qu'il aurait aimé être vu comme un joueur de ce type.

Comment imaginez vous qu'il ait pu vivre sa situation de remplaçant en Afrique du Sud ?
Sa mise à l'écart lui a fait perdre beaucoup de crédibilité et il ne pouvait plus avoir la même parole auprès des joueurs. Par contre je trouve qu'il a fait preuve de beaucoup de caractère en restant malgré son statut. Il a pas montré sa frustration, alors qu'elle devait être énorme. D'ailleurs je ne comprends pas pourquoi on le prend si c'est pour le laisser sur le banc. Pour quelqu'un qui a son palmarès, ça ne doit pas être évident à supporter, mais il l'a fait, sans faire de vague, sans créer de polémiques.

Vous avez été étonné qu'il se retrouve mêlé à cette grève de Knysna ?
Cette grève c'est un problème collectif. Ils ne se sont pas rendus compte de ce qu'ils faisaient. C'est de la gaminerie. Les joueurs comprennent maintenant. Quand on manque de structures, quand il n'y a pas d'autorité, comme c'était le cas à tous les niveaux, et bien on fait n'importe quoi sans se rendre compte de l'impact. Je crois que s'il avait été en position de force au sein du groupe, peut-être qu'il aurait agi différemment. Ils regrettent tous. Avec le recul on analyse plus facilement mais sur le moment ça n'a pas dû être simple.

Pensez-vous qu'il souffre d'un manque d'amour du public ?
Oui, il y a toujours eu une distance avec lui, il n'y a jamais eu d'engouement autour de lui comme avec d'autres joueurs, pourtant ce n'est pas quelqu'un de hautain. Moi si j'ai besoin de le contacter je sais comment l'atteindre et il n'y a jamais de problème. L'été dernier il est venu au club, on l'a fait rencontrer quelques jeunes, les gamins étaient super contents, il était disponible. Mais vous savez ils vivent dans un autre monde, ça n'a rien à voir avec nous.

Vous êtes en charge de détecter les nouveaux talents, comment voyez-vous la formation française actuelle ?
Philippe Christanval (ancien joueur de Monaco, international français) me disait que la qualité technique des jeunes joueurs n'est peut-être pas aussi bonne qu'on veut le croire. Peut-être que l'on favorise trop les joueurs avec un fort potentiel athlétique. C'est important pour le haut niveau mais ça a des limites, il faut autre chose.

Est-ce qu'il y a une crise de la formation française ?
Je ne crois pas. Il y a surtout un environnement qui leur permet d'avoir tout, tout de suite. Les joueurs d'exception y arriveront toujours mais pour la masse, c'est très difficile. Il y a beaucoup de joueurs qui se perdent. C'est ce que disait Laurent Blanc quand il demandait de mettre la sélection (nationale) au centre des choix. Aujourd'hui, il y a trop de joueurs pas encore affirmés qui se décident en fonction du critère économique. On est arrivé au stade où l'on doit donner des contrats pro aux joueurs non pas parce qu'ils ont le niveau mais pour éviter qu'ils ne partent à l'étranger. C'est le seul moyen administratif de les retenir. Pour eux la difficulté c'est le deuxième contrat, car là vous devez avoir prouvé quelque chose. A l'époque de Thierry Henry, pour que le club donne un contrat, il fallait que le joueur ait fait 19 matches en pro... ça n'a plus rien à voir.

C'est donc plus un problème d'environnement ?
Oui, le foot c'est comme la société, il y a un environnement qui pollue. Maintenant dès que vous repérez un jeune sur les terrains le dimanche, on vous présente un conseiller. Si l'intérêt est essentiellement économique, dans ce cas, tout le monde fait fausse route. Mais si les gens ont des exigences, c'est qu'à un moment on leur a laissé entrevoir que ça pouvait se faire, donc je ne leur jette pas la pierre, la vie est dure.
Ensuite il y a trop de jeunes en formation qui n'ont pas le potentiel pour atteindre le haut niveau. Ils sont trop nombreux par rapport aux débouchés, on travaille sur la quantité plutôt que sur la qualité. Comme tous les clubs ouvrent leur centre (de formation), il faut bien l'alimenter, donc on recrute mais ça ne progresse pas. Il y a trop de centres et trop de jeunes. En France nous avons une bonne formation mais la difficulté c'est aussi de franchir le dernier palier, la post-formation. Les joueurs ont un contrat pro mais ne jouent pas avec les pros. Alors on les envoie en CFA, mais ils y vont en traînant les pieds, ça ne les intéresse plus. Donc le jeune joueur ne joue plus. La difficulté c'est d'avoir du temps de jeu. Le joueur d'exception va émerger mais pour le bon joueur qui a besoin de jouer pour s'affirmer, ça sera très difficile.

Comment se passe l'approche d'un jeune que vous voulez faire venir à Monaco ?
Nous essayons d'être convaincant avec les structures scolaires, la stabilité du club. Mais il faut que l'envie soit réciproque. Ce que l'on ne veut pas, c'est qu'un gamin vienne s'il n'en a pas envie. On veut s'inscrire dans la durée et accompagner les jeunes. Entre 13 et 15 ans, ils vont dans un centre de pré-formation pour qu'il n'y ait pas de déracinement trop précoce. Ensuite il arrive chez nous à 15 ans, il joue en catégorie "17 ans nationaux" et à 18 ans, à la fin de son premier contrat, il doit avoir le niveau pour jouer en CFA. C'est la logique si l'objectif est la Ligue 1.
En parallèle, on leur met tout à disposition pour avoir au moins le bac. C'est normalement un discours qui doit rassurer les parents car c'est crédible. Aujourd'hui, un jeune qui est repéré peut faire le tour de France avec des clubs qui le courtisent, moi je leur conseille plutôt de sélectionner deux ou trois endroits et de faire leur choix. Mais tout repose sur l'envie mutuelle de travailler ensemble. Il faut pas faire de surenchère avec les gamins, ça ne donne pas de bonnes bases.

Terence Makengo, un jeune joueur originaire de la région parisienne, vient d'intégrer le groupe pro de l'ASM. Mais vous lui avez fait signer un contrat il y a deux ans, lorsqu'il avait seulement 16 ans. Ce n'était pas trop jeune ?
Oui et non. Tout dépend du discours que l'on a tenu et ce qu'il a entendu. On lui a dit qu'il signait un contrat pro pour lui donner un an de plus mais en lui disant bien que ce n'était pas pour jouer avec les pros. Et puis on était obligé car il y avait déjà des clubs anglais qui étaient sur lui. Vous faites un pari mais vous n'avez pas le choix sinon vous perdez vos joueurs. 
Sur la sélection italienne des moins de 19 ans, il y a en a déjà deux ou trois qui sont à Chelsea... A Monaco on a perdu Armand Traore, qui nous a quitté à 16 ans pour Arsenal. On a pas pu lui faire de contrat quand il est venu chez nous car il n'avait pas terminé son premier cycle, donc il avait une licence amateur. Arsenal en a profité. Traore aurait joué avec nous, là il ne fait que quelques matches par saison. Et encore il a de la chance d'être avec Arsène. On a également perdu Dominique Malonga qui est parti au Torino parce qu'ils offraient plus d'argent que nous. Ensuite ils l'ont prêté parce que ça se passe comme ça. Chez nous, ces jeunes joueraient déjà en Ligue 1.

Le Monde