Jardim : « Avec les joueurs, il faut utiliser le langage de la vérité »

Club - Sélections - Joueurs / 05/01/2018 - 18h01 / Par Florian R.
  


Dans une interview à paraitre demain dans L'Équipe Magazine, Didier Deschamps et Leonardo Jardim ont évoqué leur travail en commun depuis l'arrivée du second à l'AS Monaco en juin 2014. Proches, les deux hommes ont un passé et un présent qui sont intimement liés : du poste d'entraîneur de l'ASM connu durant 4 ans par Deschamps (juillet 2001 - septembre 2005) tandis que Jardim est en poste depuis 3 ans et demi, aux joueurs lancés par le second sur le Rocher et transformés en internationaux Français par le premier (Anthony Martial, Layvin Kurzawa, Djibril Sidibé, Tiémoué Bakayoko, Thomas Lemar, Benjamin Mendy ou bien évidemment Kylian Mbappé voire Geoffrey Kondogbia*). 

Nous avons sélectionné pour vous les meilleurs extraits de cet entretien croisé, déjà publié sur le site web de L’Équipe consacré à ses abonnés.

La Coupe du Monde en Russie : premier sujet

Complices, les deux hommes ont évoqué le Mondial à venir en Russie pour les Bleus. Tandis que sa nationalité qui ne réussit pas à Deschamps avec une finale de Ligue des Champions et une autre de Championnat d'Europe des Nations perdues face à deux de ses compatriotes (Mourinho avec Porto en 2004 et Santos avec le Portugal en 2016), le Portugais a loué le travail du sélectionneur de l'Équipe de France : « Déjà il est allé dans deux finales internationales, une en club, une en sélection. Et rien que ça, ça n'est pas arrivé à beaucoup de monde. Mais tu étais quand même très près en 2016... La prochaine fois, en Russie, tu pourras progresser d'un étage, aller juste au-dessus... » a glissé le technicien asémiste à son homologue français avant de confier que la France « a l'entraîneur pour gagner la Coupe du monde. Et les joueurs aussi... ». Jardim a complété : « Je pense qu'il y a une très belle génération de joueurs français. Ils sont jeunes mais ont la particularité pour beaucoup d'avoir déjà une vraie expérience internationale. Ils sont bien formés, ils savent déjà beaucoup de choses. Je crois qu'avec un peu de réussite, un bon état d'esprit, cette équipe peut arriver dans les quatre derniers, en demi-finales. »

Entre les deux hommes, la communication au sujet des Bleus « a été bonne dès le début » d'après Jardim qui ne jure que par « la réussite du joueur, avec le club, mais aussi en équipe nationale ». Deschamps est lui aussi conscient des impératifs sportifs de l'AS Monaco et des autres clubs : « Évidemment, nous n'avons pas forcément les mêmes intérêts. Mais je tiens compte aussi des impératifs des clubs. Ne pas laisser jouer 90 minutes des joueurs qui ont une grosse échéance en club juste après, par exemple. C'est la moindre des choses, surtout si notre match est amical. J'ajoute que de son côté Leonardo a toujours été clair, il comprend l'intérêt de l'Équipe de France. [...] Ce qui est aussi très important, c'est de pouvoir échanger quand certains joueurs connaissent des périodes difficiles. C'est important pour moi de savoir si quelque chose de grave se passe entre lui et un international Français. Je ne veux pas faire ou dire quelque chose qui aille à l'encontre de ce qu'il a pu dire à ce joueur. [...] Leonardo me tient au courant des discussions qu'il peut avoir. Moi, je peux l'aider aussi un peu en donnant un petit coup de pression. »

La réussite des jeunes : les exemples Martial, Mendy et Mbappé

Parmi ces joueurs qui ont nécessité un recadrage en règle, on pense en premier lieu à Anthony Martial, que Jardim avait fait rentrer à l'heure de jeu à Nantes alors que Monaco menait 0-1 et qui est sorti 27 minutes plus tard en raison d'une attitude jugée trop peu professionnelle par le Lusitanien. Ce dernier se souvient d'ailleurs de ce soir du 24 août 2014 : « Je lui dis : "Tu rentres, tu prends la transition dans le couloir, et tu défends jusqu'à la ligne des 25 mètres..." Il rentre en disant : "Oui coach, ça va..." Sur le terrain, il ne défend pas une fois, puis deux, puis trois... Et là j'ai demandé le changement... » Deschamps en a remis une couche derrière auprès de l'intéressé : « Je lui ai dit : "Si j'avais été à la place de Leonardo, je t'aurais même sorti avant." Aux jeunes, on accorde le droit à l'erreur : c'est normal, ils n'ont pas d'expérience [...] mais l'attitude que je ne supporte pas, c'est de ne pas faire le travail... ». Une expérience au final bénéfique au natif des Ulis qui a réalisé une demi-saison de très bonne facture lors du premier semestre de 2017 avec Manchester United comme l'a souligné Jardim lors de cet entretien. Son homologue a néanmoins rappelé qu'il faudra que Martial « lutte contre lui-même toute sa carrière ».

Même topo avec Benjamin Mendy, arrivé en Principauté durant l'été 2016 avant de repartir avec le statut de meilleur latéral gauche du continent cet été à Manchester City, et pour lequel Jardim a dû employer la manière forte : « Ils (les joueurs, ndlr) ont aussi des petites choses dans leur vie qui les empêchent de vraiment réussir. Là, tu dois être très dur, tu ne peux pas laisser passer. Mendy, je l'aime beaucoup, peut-être que c'est le meilleur latéral gauche du Monde. Mais c'est aussi un garçon avec qui il faut beaucoup, beaucoup discuter. C'est dur, mais c'est aussi agréable, car c'est un vrai passionné de foot. » Idem pour Kylian Mbappé, « un vrai amoureux du foot » pour Deschamps et un « talent fantastique » qui aurait pu jouer avec les pros dès ses 16 ans pour Jardim, il a fallu de nombreuses discussions. Le technicien portugais estime avoir « parlé comme un père à Kylian. Comme un père, ça signifie qu'il ne faut pas toujours dire que tout va bien. Je voulais le meilleur pour lui, et pour cela il faut aussi dire la vérité : quand ça ne va pas, quand une attitude n'est pas bonne. C'est dur ? Mais nous les entraîneurs, avec les joueurs, nous devons utiliser le langage de la vérité. Il n'y a pas d'autre voie. Il y a tellement de gens autour qui leur disent qu'ils sont les meilleurs du Monde. [...] Les joueurs, en formation, ont besoin d'avoir des obstacles à surmonter. On ne peut pas ouvrir toutes les portes, et leur donner l'illusion que tout est facile. Même pour les plus forts, il y a des caps à franchir. On l'a fait pour Mbappé, il est passé par la CFA, il a fait de bons matches, et il est venu avec les pros. Il a montré des qualités, mais défensivement ce n'était pas ça. »

Cet exemple du néo-parisien a permis au coach de l’ASM de poursuivre sur le sujet de la post-formation des jeunes : « Et puis, il y a aussi un problème : tu lances un joueur qui n'est pas prêt. Il va faire un mauvais match une fois, deux fois. Il va perdre la confiance, sa progression va être ralentie. [...] Les jeunes réclament, ils sont obsédés par le temps de jeu, mais le temps de jeu ce n'est pas suffisant, ce qui compte c'est de bien jouer. Moi, il y a déjà deux ou trois joueurs que j'ai lancés cette saison à qui j'ai dit qu'ils devaient augmenter la qualité de leurs matches. [...] Eux (les jeunes, ndlr), ils attendent de progresser pour intéresser des grands clubs. Je leur dis toujours : "Je vais essayer de vous aider. Mais les grands responsables de votre réussite c'est vous, pas moi..." Ce n'est pas parce que vous allez venir ici, [...] que vous allez déjà arriver au top. En vrai, je n'ai pas de baguette magique... » Des propos corroborés par le sélectionneur national qui considère que les coaches sont « là pour dire la vérité ».

Le rôle des coaches et le concept de beau jeu

A ce sujet, selon l'homme de Madère, le métier d'entraîneur connaît une profonde mutation : « Le rôle des entraîneurs a changé. On veut gagner, bien sûr, mais on te donne aussi des joueurs que tu dois faire progresser, les valoriser pour que le club puisse gagner de l'argent en les revendant. C'est une nouvelle mission. Mais ce qui compte pour moi, c'est de connaître les règles. À partir du moment où j'accepte les choses, j'essaye de donner le meilleur. Le projet de Monaco n'est pas construit d'une année sur l'autre. Chaque année a sa propre histoire. [...] Cette année, je savais que ce serait plus dur. Et j'avais alerté en interne. Évidemment, parce que des joueurs sont partis. Mais pas seulement. On n'est pas au Real, au Barça, au Bayern ici, dans un de ces clubs habitués à gagner tout le temps. Un club comme Monaco gagne de temps en temps, et derrière il y a toujours un peu de relâchement, et ça peut être fatal. » S'il « admire » son collègue pour cela, le Bayonnais de naissance pense qu'il n'aurait pas pu tenir la position actuelle de Jardim : « Je sais qu'à sa place j'aurais eu beaucoup de mal. [...] Même si, comme tout entraîneur, je sais bien aujourd'hui que l'aspect financier passe au-dessus de l'aspect sportif. »

S'il a évidemment en tête le titre de Champion décroché en mai dernier avec le club du Rocher, considéré comme « le plus important » de sa carrière de coach et glané « avec la manière », l'homme de 43 ans estime aussi que « bien jouer, très souvent, ce n'est pas seulement jouer l'attaque, ou marquer beaucoup de buts. Bien jouer, c'est ne pas faire d'erreur, c'est contrôler l'adversaire ». Deschamps acquiesce sur ce sujet du fond de jeu : « Le mec qui gagne le plus de matches et qui est champion, tu ne peux pas dire que son équipe n'a pas joué. Après, tu as différentes stratégies. Par rapport aux joueurs dont tu disposes, tu les fais jouer de manière plus ou moins offensive. [...] Je me souviens quand Leo est arrivé à Monaco. On avait eu une discussion. [...] Au début, il voulait jouer. Je lui ai dit : "Leonardo, attention, le Championnat de France c'est très difficile. Il y a la spécificité d'une grande densité athlétique." Je lui ai dit : "C'est très bien cette volonté d'aller jouer, mais tu risques d'avoir des difficultés à obtenir des résultats." Et au début, comme il n'avait pas la même qualité de joueurs aussi, il a joué le contre... ». Suite à ça, Jardim s’est aussi remémoré une autre discussion qu’il a eue avec Deschamps la saison passée : « L'année dernière, tu te souviens que tu m'avais appelé avant la demi-finale contre la Juve ? Tu m'avais raconté que toi, en 2004, tu avais perdu les deux titres, la finale de la Coupe d'Europe et le Championnat. Tu m'avais dit : "Il faut que tu gagnes un des deux." Quand j'ai vu qu'en Championnat, ça commençait à être un peu chaud, j'ai clairement rappelé l'objectif du titre, parce qu'évidemment les joueurs étaient toujours très motivés en Ligue des Champions... »

Une piqûre de rappel bénéfique donc et qui suit la logique d’une réflexion du coach des Bleus qui argue que « les titres, c'est ce qui reste » au final. Pas bête pour Deschamps de placer cette remarque puisqu’il ne jure que par les phases finales internationales avec l’Équipe de France, pour répondre aux critiques sur le jeu des Bleus, et au respect du Coq sur le maillot national (en retour à une nouvelle question sur le cas Benzema en Équipe de France, ndlr) : « C'est pour ça que je dis que le juge de paix, le moment où tu peux avoir une analyse un peu plus juste du niveau d'une sélection, c'est la phase finale. La vérité, on l'a tous les deux ans. […] Le maillot Bleu-Blanc-Rouge est au-dessus de tout. Il n'appartient à personne. Moi, je décide dans l'intérêt de l'équipe, et ma grande liberté, c'est que je décide seul. Ce n'est pas comme en club, où je peux avoir des joueurs qui ne comprennent pas, ou des leaders négatifs, mais qui sont sous contrat. Avec l'Équipe de France, le seul engagement est moral. »

Cette liberté-là, Jardim n’en jouit pas sur le Rocher : « Quand j'ai débuté ma carrière, les joueurs que j'avais à ma disposition étaient ceux que j'avais choisis. Aujourd'hui, même à Monaco, l'entraîneur n'a pas seul ce pouvoir de faire, d'acheter, il doit aussi se conformer aux décisions du club. » Cette mutation ne cesse d’avancer et implique que chacun se remette en question à son poste de manager selon le Portugais, pour conclure : « Un passé de joueur ne suffit pas. Mais une carrière d'étudiant à l'université ça ne suffit pas non plus. Pour arriver à ce niveau, il faut connaître le jeu, le management, la condition physique, le médical, le travail avec les médias, la psychologie des joueurs et des hommes aussi. L'expérience est essentielle. J'ai commencé en 5ème Division. J'ai franchi des étapes, des caps. Tu sors d'une grande université, tu es prêt pour entraîner ? Non ! Tu es un grand joueur, tu es prêt pour entraîner ? Non. Il faut toujours apprendre. »

 

* L'actuel milieu du FC Valence avait été convoqué une première fois 15 jours avant son transfert à Monaco en août 2013, alors qu'il évoluait encore à Séville, et a connu sa première cape officielle le 14 août en Belgique lors d'un match amical (0-0). Il a ensuite connu 3 de ses 4 dernières sélections en tant que joueur de l'AS Monaco.