Leonardo Jardim : « On ne doit pas s'arrêter aux résultats »

Club / 13/09/2017 - 14h04 / Par Maxence G.
  


Critiqué lors de ses débuts en France, rarement reconnu à sa juste valeur puis récompensé, la saison passée, au terme d'un exercice exceptionnel ponctué par un titre de Champion de France s'ajoutant à une demi-finale de Ligue des Champions et une finale de coupe nationale, Leonardo Jardim fait aujourd'hui l'unanimité dans l'Hexagone ainsi que sur le Vieux Continent.

L'entraîneur portugais, élu meilleur entraîneur du Championnat de France en 2016/2017 et nommé par la FIFA dans la catégorie "Entraîneur de l'année", continue de mener le projet sportif de l'AS Monaco d'une main de maître en s'appuyant sur sa méthodologie singulière au sein d'une institution qui lui correspond. Le magazine hebdomadaire France Football s'est entretenu, par l'intermédiaire de son journaliste Olivier Bossard, avec le capitaine du navire Rouge et Blanc. Extraits.

Une carrière bâtie seul

Attiré depuis l'adolescence par le poste d'entraîneur, Leonardo Jardim s'est tracé son propre chemin pour parvenir un jour à son objectif d’entraîner le Sporting Portugal, son club de cœur. Et alors que ce rêve est devenu réalité au cours de l'exercice 2013-2014, c'est bien à l'AS Monaco qu'il récolte, depuis plus de trois saisons, les fruits d'un travail passionné. Ce chemin singulier, a débuté par un cursus académique qui apparaît aujourd'hui comme une anomalie dans un métier où les anciens joueurs professionnels occupent les bancs de touche des meilleures équipes. C'est d'ailleurs le seul technicien parmi les douze présents dans la liste pour la récompense suprême de meilleur entraîneur de l'année à ne pas avoir épousé une carrière de joueur avant reconversion. Il juge cependant que cette spécificité n'est pas indispensable : « Les entraîneurs n'ont pas forcément besoin d'un grand passé sportif. Dans la vie, les gens ont surtout besoin de connaître leur métier. Celui d'entraîneur, c'est la gestion, la capacité d'analyse d'un joueur, des connaissances physiques. L'important, c'est de savoir comment faire progresser le joueur dans un domaine, de connaître un peu la médecine pour pouvoir échanger avec les toubibs. Certains anciens joueurs discutent un peu médecine, capacité physique, gestion du groupe, d'autres s'en foutent. Je pense que c'est important. »

Son environnement et son parcours ayant forgé sa personnalité, l'homme de 43 ans préfère s'appuyer sur ses forces plutôt que d'un passé sur le rectangle vert : « Tout le monde est différent. Je suis une personne qui a travaillé toute sa vie pour réussir dans ce job. J'ai passé beaucoup d'heures à apprendre et à savoir le plus de choses possibles sur le foot. » Que ce soit à Camacha où il a débuté au Portugal ou aujourd'hui à l'AS Monaco, le natif du Venezuela continue d'appliquer les principes qui lui correspondent et sa fameuse "Méthodologie écologique" dont il ne compte pas se séparer : « Pour moi, ma méthode est la meilleure que je puisse avoir. J'ai beaucoup travaillé pour arriver là, et je ne travaillerai jamais avec une autre méthode. Ta méthode, c'est ta personnalité. Ta méthode, c'est ta façon de penser. C'est quelque chose de très personnel. Tu dois te sentir bien dans ce que tu fais. Souvent, des entraîneurs viennent me parler et me disent aimer ma méthode. OK, tu peux aimer, mais si ta personnalité n'est pas en accord avec ça, cette méthode ne marchera peut-être pas. » Cette méthode qui a impressionné l'Europe la saison passée lui permet de s'épanouir malgré la politique commerciale de l'ASM sur la vente de jeunes pépites : « J'aimerais garder nos meilleurs joueurs, mais quand ils partent, je me sens capable de réussir autre chose, de faire progresser d'autres joueurs, de relever de nouveaux défis. Pour ma formation, pour me faire grandir, pour m'aider à chercher de nouvelles solutions, c'est vraiment bien. J'aime cette difficulté. »

Sa relation avec ses joueurs et ses capacités de formateur

Anthony Martial, Yannick Carrasco, Bernardo Silva, Fabinho ou encore Kylian Mbappé, Leonardo Jardim impressionne au travers de sa capacité à lancer au plus haut niveau de jeunes joueurs très performants. Cette caractéristique de formateur hors pair lui vient probablement de son parcours particulier : « Je vous ai parlé de la formation d'un entraîneur. C'est exactement la même chose pour un joueur. Il a besoin de progresser au niveau technique, tactique, physique, mais aussi au niveau du comportement, des prises de décision, de toutes ces choses. J'ai un peu de formation dans tous ces domaines, que je peux transmettre. C'est peut-être plus facile de parler de frappes, de dribbles... mais ce n'est pas que ça. »

Il ajoute que cette capacité à sortir de futurs grands joueurs n'est pas seulement due au contexte de la Principauté : « Le défenseur Kostas Manolas est aujourd'hui défenseur central à Rome. Je l'avais sorti d'un petit club. William Carvalho était venu du Cercle de Bruges, il a terminé en équipe nationale [...], je fais cela depuis longtemps ». S'appuyant sur l'exemple récent de Kylian Mbappé, parti à Paris pour 180 M€ à seulement 18 ans, Jardim admet que le joueur est le principal responsable de son éclosion bien qu'il y ait contribué : « On a bien travaillé pour l'aider à exploser. Mais le gros travail vient du joueur. On partage la responsabilité ensemble, la réussite d'un joueur dépend du club, des opportunités, de l'entraîneur, mais beaucoup de lui. Si les joueurs pensent qu'ils vont réussir parce que je suis là, ça n'est pas vrai. »

Celui qui juge Thomas Lemar et Fabinho comme « de grands professionnels » entretient une relation particulière avec les éléments qui composent son équipe : « En tant qu'entraîneur, je dois rester un peu loin, mais je dois aussi être proche parce qu'on a des objectifs en commun. De manière générale, je suis assez proche d'eux. [...] Tous les jours, j'ai deux, trois rendez-vous individuels avec mes joueurs. Même si c'est juste pour rigoler et parler d'autre chose que de foot. »

Il explique également s'appuyer sur des critères précis, qu'il a pu affiner dans les différentes formations au sein desquelles il est passé, pour parvenir à détecter l'éventuel potentiel d'un joueur : « Si un gardien a un bon jeu de mains, un bon jeu au pied, mais qu'il mesure 1,70m, je ne perds pas mon temps. Pour jouer au top niveau, il faut mesurer au moins 1,80 m. Si j'ai un latéral qui ne va pas vite et qui n'a pas la capacité de mettre la pression, qui manque de technique, je ne perds pas de temps non plus. La technique est une chose difficile à acquérir. Tu peux beaucoup travailler, elle augmentera de 2 ou 3%, maximum, la vitesse de 10 ou 15 %. Il faut travailler ailleurs. Tu peux augmenter de 80% le placement, de 80% le comportement, de 80% les prises de décision. C'est dans ces domaines que je travaille le plus pour faire avancer les joueurs. »

Sa perception du métier d'entraîneur

Amené à évoquer le poste de coach en général, "El Tactico", comme le surnommait affectueusement Benjamin Mendy, déclare apprécier certains tacticiens comme José Mourinho ou Alex Ferguson qui ont « un modèle de jeu et une méthodologie propre ». Questionné sur une éventuelle longévité en Principauté qui serait comparable à celle de l'Écossais, le Portugais y est favorable mais est conscient de la différence entre le football des deux époques dont pourrait actuellement témoigner Arsène Wenger : « Le football moderne est beaucoup plus difficile qu'à son époque. Ferguson a pu traverser des moments difficiles au début sans être viré. Aujourd'hui, les clubs ne font plus ça. Regardez Leicester. Une année, ils sont champions, l'année suivante, ils limogent leur entraîneur (Claudio Ranieri, ndlr). La compétitivité et la pression des médias ont beaucoup d'impact sur les entraîneurs. »

Une chose est sûre, son souhait initial de mettre un terme à sa carrière à 45 ans est tombé à l'eau, victime de la passion qu'éprouve l'insulaire pour son métier : « J'ai encore assez de passion pour faire mon boulot, donc je continue. Et je ne fais pas ça juste pour dire que je suis entraîneur et que j'ai un gros salaire. J'ai besoin de me lever le matin, de venir entraîner, et de préparer un prochain match. Quand arrive le dimanche soir, j'ai hâte de revenir entraîner le lundi matin. C'est ça qui me rend heureux. »

Concédant que « pour faire partie des meilleurs, tu dois gagner (sic) », l'entraîneur monégasque estime que l'équipe titrée en fin de saison n'est pas forcément le reflet du travail effectué par le meilleur coach du Championnat : « On ne pense pas assez au travail des entraîneurs. On ne regarde que le Champion. Ça me gêne. J'aimerais que les gens voient la qualité du travail d'autres coaches. On ne doit pas s'arrêter aux résultats. » Il appuie ses propos avec l'exemple du Championnat de France de Ligue 1 : « Gourvennec est très intéressant. Il a fait du bon travail, ces deux dernières années. Galtier et Blanc, c'est très bon. J'aime beaucoup l'entraîneur d'Angers (Stéphane Moulin, ndlr), aussi. Il fait monter son club, va en finale de Coupe de France, fait deux bons Championnats avec une équipe très agressive. Il me rappelle un peu moi avec Beira-Mar (club avec lequel il est monté en première division lusitanienne en 2009, ndlr). [...] Il est bon, mais on ne le voit pas assez. Les premiers ne font pas forcément du meilleur travail que les deuxièmes ou les troisièmes. »

Alors que son équipe débute ce soir une nouvelle édition de la plus prestigieuse compétition européenne, Leonardo Jardim a bien l'intention de poursuivre l'ascension d'un chemin qui devrait l'amener au sommet. Espérons qu'il entraîne avec lui tout le peuple Rouge et Blanc.

France Football

Commentaires
Leonardo Jardim : « On ne doit...
Recharger commentaires
Chargement des commentaires